Archives de Tag: Réseaux sociaux

Le matin (Extended mix)

Je me lève et me rends aux toilettes, pour faire ma besogne. Personne ne me regarde, car je ne suis pas roi, sauf du côté de ma mère où je suis Roy. Je tourne les robinets de la douche qui, comme toujours lorsque j’y entre, est trop chaude. Je peste. Je peste beaucoup, souvent, je suis de type « frufru » pour rien. Je sors de la douche, me cure les oreilles et applique une généreuse couche de déodorant. Je suis propre. Les gens l’apprécient et m’en sont reconnaissants. Le sentiment est réciproque, j’aime quand vous ne puez pas. Harmonie.

Je m’habille, négligemment si je travaille, obsessivement si je ne travaille pas. Aujourd’hui, je ne travaille pas. Hosanna! Si c’était un “Roman dont vous êtes le héros”, vous auriez le choix, peut-être préfériez-vous que je travaille. Mais, je ne suis pas un héros, loin de là, donc je ne travaille pas.
J’ouvre la télé. J’ai besoin d’un fond sonore, d’un apport média. Je suis, produit de l’époque, esclave de l’Information. Je supporte très mal le silence, l’absence de stimulus sensoriels. Ce constat me déprime un peu. J’aimerais être maître de mon esprit, le forcer à se soumettre à ma volonté, mais livré à lui-même il m’amène trop facilement en territoire hostile. Je m’allie donc à l’Information, elle est ma diversion : la troisième force chaotique qui s’ingère dans l’incessante lutte qui oppose mon “Ça” à mon “Surmoi”.

Je prépare mon petit déjeuner tout en écoutant d’une oreille distraite le présentateur télé qui récapitule les matchs de hockey de la veille. Je mange des toasts au beurre d’arachide avec un bol de raisins. C’est ce que je mange tous les matins. J’aurais fait un excellent citoyen spartiate. J’ai besoin d’une discipline rigide, d’une poigne de fer. Une trentaine d’années se sont écoulées avant que cette constatation toute simple ne s’impose; jusqu’à l’âge de trente ans, j’ai vécu comme un barbare, sans structure, me laissant guider par mes impulsions. Ce n’aurait pas été grave si ces impulsions n’étaient pas, pour la plupart, auto-destructrices. Mes instincts m’ont gonflé, littéralement, je suis devenu un gros “patapouf” gavé de nourriture, d’alcool et de drogues. Fun times…

Parlant de Sparte et de discipline de fer, j’ai lu (extraction petite-bourgeoise oblige) le Manifeste du Parti communiste. Donc, lorsqu’on me demande ce que je fais dans la vie, j’aime bien dire que je suis prolétaire; moyen facile de me donner l’illusion de participer à l’Histoire, n’en déplaise à Francis Fukuyama. J’ai aussi lu Bukowski, mais, contrairement à lui, j’aurais beaucoup de difficulté à dépeindre mon minable boulot comme un enfer miniature juste bon à broyer le coeur d’un homme pour ensuite le recracher sur l’autel sanglant du capitalisme. Mon travail n’est qu’une forme d’état d’animation suspendue : je pénètre, cinq fois par semaine, une bulle anentropique où le temps ne s’écoule pas réellement. Un écouteur dans l’oreille, je vaque à mes tâches tout en me laissant bercer par le doux babil des commentateurs sportifs déclamant leurs pronunciamientos débiles sur les podcasts que je consomme de manière boulimique. Rien de plus agréable que de ne pas avoir à penser.

“Elle existe encore Laure Waridel ou elle est retournée à sa vie d’antan au Royaume des Dryades Elfiques, en la forêt de Beleriand?” C’est le genre de réflexion que j’aime me faire lorsque j’accepte de me prêter au jeu de ma cervelle et de l’utiliser. Le constat est horrible, mais je pense, je dirais le tiers du temps, sous forme de tweet. Le bidule du birdy a reconfiguré mes connexions synaptiques afin qu’elles produisent un statement efficace en moins de 140 caractères, format oblige! Je vérifie l’efficacité de mes énoncés au nombre de retweets et d’étoiles qu’ils obtiennent. J’ai ceci en commun avec l’écolier que j’étais de collectionner les étoiles. La maîtresse est ici remplacée par mes précieux “followers” : fidèle armée de juges sur qui repose une part trop grande de la construction de mon estime personnelle. Folle farandole sociale.

Je constate que nous sommes maintenant tous notre propre brand : conséquence pernicieuse de l’omniprésence des réseaux sociaux, où l’individu est amené à projeter sa personnalité de la façon la plus attrayante qui soit. Certains ne se soucient pas du tout de l’image de leur marque, d’autres (‘sup!) s’en soucient un peu trop. Cette façon de voir la vie démontre à quel point nous avons intégré les diktats du monde capitaliste. Ma personnalité est un produit que j’offre aux gens; répondant ainsi à une demande qu’ils n’ont pas nécessairement formulé de manière consciente, mais qui existe tout de même.

Pour certains, ce constat est l’aboutissement de l’horreur humaine. Ma réaction est plus ambigüe, probablement parce que je participe de manière active et consentante à l’état actuel des choses. Dans la recherche d’un grand destin, l’Eldorado illusoire des médias sociaux est foutrement efficace. Il offre un auditoire captif et transforme la banalité de la vie quotidienne en saga relatée tous les jours sur la Toile. La classe moyenne met en scène son histoire : un immense scrapbook de vies, qui luttent contre la banalité du quotidien en en partageant les plus futiles détails. Historien de formation, je n’envie point ceux qui auront à tirer un sens de ce gigantesque matériau brut. (Et j’espère qu’ils aiment les photos de chats. Lol.)

Tagué , , , ,